Session Environnement

Christelle Méha
Doctorante en géographie
christelle.meha@mshparisnord.fr

UMR 8185 ENeC (Paris IV-CNRS)
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)

Vincent Godard
Professeur de géographie
Université de Paris 8
UMR 7533 LADYSS
vgodard@univ-paris8.fr

Samuel Mermet 
Ingénieur d’études CNRS
UMR 7533 LADYSS
Samuel.mermet@mshparisnord.fr


Mots-clés, logiciels Esri utilisés et public visé

Logiciels Esri utilisés : ArcGIS desktop 10

Public visé :
Tout public

Mots clés :
Risque sanitaire, Exposition, Aménagement forestier, Borréliose de Lyme, Sénart.

Résumé : Cette communication concerne l’apport des SIG à une problématique de gestion des risques sanitaires liés à l’environnement. La démarche sera illustrée par un exemple de maladie associée aux espaces forestiers : la borréliose de Lyme

Introduction

Cet article propose une réflexion sur la construction d’indicateurs d’exposition aux populations de tiques, vecteurs associés à la borréliose de Lyme. Si cette maladie transmise par des espèces de tiques touche surtout les professionnels de la forêt, elle concerne aussi tous ceux qui ont des activités de loisirs et de détente en forêt. En s’appuyant sur les principes organisateurs de l’espace, nous interrogeons le lien entre certaines configurations spatiales visibles et les comportements socio-spatiaux observés afin d’identifier les lieux de réalisation du contact entre humains et vecteurs de cette maladie. Il convient de rechercher en quoi la structuration de l’espace forestier peut favoriser le contact entre usagers et vecteurs. Afin d’éclairer cette problématique, nous avons privilégié une approche à double entrée, croisant une maladie (la borréliose de Lyme) et un espace (le massif boisé de Sénart). Sur le plan méthodologique, les questions posées ne sont pas neutres et orientent le type d’analyse à conduire. La nécessité de croiser une approche physique et une approche humaine s’est très vite imposée, bien que toutes deux passent par des méthodes que l’on oppose traditionnellement, mais qui peuvent pourtant être envisagées dans un rapport de complémentarité. 

La forêt de Sénart, un terrain privilégié pour la recherche

L’étude des expositions et des facteurs de risques associés à la borréliose de Lyme nous invite à travailler dans un espace forestier périurbain ou cette maladie semble poser une nouvelle problématique de santé publique. Depuis quelques années, la maladie a en effet tendance à “s’urbaniser” en se rapprochant des grandes agglomérations (Amat-Roze, 2004). Ce déploiement spatial de la maladie aux abords des grandes villes – parfois même dans la matrice urbaine – pourrait aboutir à une recrudescence des cas constatés par les praticiens de santé. L’hypothèse semble se poser en Île-de-France même si, à l’heure actuelle, le diagnostic exige d’abord d’objectiver ce constat. Selon des informations recueillies ces dernières années auprès de médecins et relayées par l’Institut de Veille Sanitaire (InVS), cette crainte d’une augmentation du risque, qui n’a pas encore été démontrée, est exprimée de façon importante dans cette région, et en particulier autour de la forêt domaniale de Sénart où de forts enjeux spatio-fonctionnels sont identifiés en parallèle (Méha et al., 2010). Situé à moins de 25 km de Paris, à la limite des départements de l’Essonne et de la Seine-et-Marne, le massif de Sénart (carte 1) s’étend sur une superficie d’environ 3 500 hectares, dont 3 155 hectares en forêt domaniale.


Carte 1: Localisation du massif boisé de Sénart


Parmi les plus grands massifs domaniaux de la Région, la forêt de Sénart est aussi un des plus fréquentés, avec ses trois millions de visites annuelles (Maresca, 2000), réparties tout au long de l’année. Vaste espace de nature aux portes de la capitale, cette forêt est enserrée dans les mailles d’un tissu urbain continu à discontinu où les densités de populations, à l’îlot INSEE, atteignent, voire dépassent, 300 habitants à l’hectare (IAU, 2010). Si elle offre un cadre propice à la promenade grâce à un réseau dense de routes et d’allées forestières, cette forêt reste cependant un espace « naturel » relictuel qui remplit une fonction de préservation de la nature au sein d’un tissu urbain. Elle constitue un pôle de nature préservée, à l’origine de son insertion dans des programmes de recherche qui cherche à y « promouvoir un accueil […] de qualité, la protection des paysages et des milieux par des actions fines et différenciées » (révision du plan d’aménagement 1997-2011, ONF).

Analyse de la fréquentation et des itinéraires des usagers

Afin de nous renseigner sur les caractéristiques générales de la population fréquentant le massif forestier de Sénart, des enquêtes portant sur la population des promeneurs, âgées de 18 ans et plus, ont été réalisées sur plusieurs week-ends au cours de 2010. Ces enquêtes ont été effectuées à différentes périodes de l’année, favorables à l’activité des populations de tiques et aux activités ludiques en forêt. Afin de tester le protocole de recueil des données, une pré-enquête a été effectuée au printemps 2009 dont les résultats ont été présentés, puis discutés, lors d’un atelier portant sur la géosimulation des zoonoses, organisé par le Ministère de la santé canadien et l’université de York à Toronto (Godard, Méha, Benabderrahmane, 2009). A la suite de ces confrontations, des améliorations ont été apportées à notre questionnaire d’enquête concernant la prise en compte du temps passé au sein de la forêt, du nombre de pauses réalisées mais aussi des comportements « à risque », c’est-à-dire susceptibles d’accroître l’exposition vis-à-vis des tiques. Ces améliorations nous ont permis d’enrichir la sémantique des trajectoires recueillies sur notre terrain d’étude. Sur le plan spécifique, les usagers ont été interrogés sur leur itinéraire de promenade réalisé le jour même de l’enquête. Au terme de leur visite, nous leur avons demandé de tracer sur une carte papier l’itinéraire qu’ils avaient effectué. S’appuyant sur un questionnaire composé d’une liste de trente-neuf items, les enquêteurs ont demandé, en particulier, aux usagers de reconstituer (sur un fond de carte prévu à cet effet) l’itinéraire qu’ils avaient emprunté pendant leur visite. Au total, 197 itinéraires de déplacement ont été enregistrés lors de cette enquête.


Carte 2 : Exemples d’itinéraire emprunté par des usagers en forêt de Sénart


Afin de permettre la mise en œuvre des analyses, les itinéraires ont été géoréférencés et intégrés au sein d’un Système d’Information Géographique (réalisé sous ArcGIS 10). Parallèlement, les données attributaires associées à ces itinéraires ont été implémentées dans un système de gestion de base de données relationnelle (Access 2007) afin de faciliter le stockage, l’organisation et la gestion des données.

Accessibilité du sous-bois et présence d’attracteurs paysagers

 Si cette enquête a permis de décrire précisément les caractéristiques sociodémographiques, les lieux fréquentés et les comportements des promeneurs au sein du massif de Sénart, il convient de rechercher en quoi la structuration de l’espace forestier peut favoriser le contact entre populations humaines et populations de tiques. Sachant que le massif de Sénart fait l’objet depuis plusieurs décennies d’un aménagement interne et périphérique prenant en compte son accessibilité et sa fréquentation (Moigneu, 2005), la mise en évidence de contacts entre les « parcours forestiers » des usagers de la forêt et les secteurs « à tique » est susceptible de dévoiler les problèmes d’aménagements destinés à l’accueil du public. A cet égard, le traitement des lisières internes et externes par le gestionnaire forestier peut favoriser le contact homme-tique ou, au contraire, l’atténuer. Plus la lisière est claire, plus son franchissement en sera aisé. Inversement, une lisière très dense rendra l’accessibilité au sous-bois impossible ou, du moins, plus délicate.


Carte 3: Accessibilité du sous-bois à proximité du carrefour de Montgeron


Les aspects physiques pris en considération relèvent principalement des unités paysagères, des ouvertures et des fermetures des milieux à la vue. S’ajoute, par ailleurs, des relevés floristiques attestant la présence ou l’absence d’attracteurs (jonquilles, muguet) dans le sous-bois. La carte 3 présente une typologie des sous-bois et de leur accessibilité (à partir de l’analyse des lisières) dans la partie nord du massif. Elle a été réalisée à partir d’une caractérisation des lisières internes, effectuée à deux périodes dans l’année, au printemps et en automne, afin de tenir compte de la phénologie végétale. La densité du couvert végétal, la présence d’ouvrage de franchissement tels les ponceaux mais aussi d’obstacles matériels tels les fossés, nombreux à Sénart, ont été relevés pour établir un gradient d’accessibilité du sous-bois, allant de bonne à nulle, en passant par moyenne et faible.

Modélisation de l’exposition humaine aux populations de tiques

Compte tenu du niveau d’offre d’infrastructures de transport, du comportement de déplacement et de l’attractivité des destinations possibles, ces données nous ont permis de mesurer l’accessibilité de différents sous-bois. Même si la mesure de l’accessibilité ne se borne pas à la simple topologie du réseau, le potentiel d’accessibilité d’un lieu suppose bien évidemment l’existence de configurations spatiales adaptées au déplacement, c’est-à-dire ne faisant pas obstacles à la navigation. A noter que si l’accessibilité est bonne, le taux de pénétration des usagers à l’intérieur du sous-bois demeure variable en fonction des lieux, bien qu’il soit directement lié à la possibilité voire l’impossibilité de franchir la lisière. Les séries de comptages réalisées le long de chemins confirment cette tendance. En effet, nous avons noté que le taux de pénétration pouvait varier entre 1,9 % et 23 % pour un même profil de lisière (présentant une bonne accessibilité). Lorsqu’elle a été relevée sur le terrain, la présence d’attracteurs a permis d’expliquer ces différences de taux. Il s’avère que certains sous-bois offrent de nombreuses potentialités en termes de cueillettes de fleurs (zones de jonquilles, plages de muguet) ou de champignons. Aussi, la lisière doit être considérée comme une membrane plus ou moins perméable ou poreuse qui pourrait être franchie selon la présence d’attracteurs en sous-bois. En d’autres termes, la présence d’attracteurs incite le promeneur à quitter un chemin pour pénétrer à l’intérieur d’une parcelle. Or ce sont ces parcours qui tendent à accroitre l’exposition vis-à-vis de l’aléa.

Pour connaître la distribution spatio-temporelle des populations de tiques en forêt de Sénart, des collectes ont été effectuées en sous-bois et sur les bermes des chemins. A partir d’échantillons de tiques (nymphes et adultes) collectées durant leur pic d’activité maximale (au cours des mois de mai et de juin 2011), une régression linéaire multiple a été réalisée pour démontrer l’influence de certaines variables sur la densité des tiques. Parmi les soixante variables qui ont été analysées, beaucoup sont issues des données qui ont servies à préparer le plan d’aménagement qui débute en 2012 pour 30 ans. Y figurent notamment le type de peuplement végétal, le type de station forestière, la surface terrière, les essences objectifs, le nombre de tiques, le diamètre des arbres... Les résultats de la régression multiple ont montré une forte corrélation positive entre la présence des tiques en mai et la présence de Châtaignier et de bois moyen (diamètre à 1,30 m compris entre 27,5 cm à 47,4 cm). Par ailleurs, nous avons observé une forte corrélation positive entre la présence des tiques en juin et la présence de Châtaignier et de Chêne. A partir des variables significatives obtenues, nous avons généralisé la distribution des tiques à l’échelle du massif.


Carte 4: Fréquentation de la forêt et densité de tiques (collectes de mai 2011)


Carte 5: Fréquentation de la forêt et densité de tiques (collectes de juin 2011)

Les cartes 4 et 5 présentent les secteurs de faible, moyenne ou de forte densité de tiques au sein du massif. La montée en valeur du gris clair (trait fin) vers le gris foncé (trait épais) permet également de comparer les zones de faible ou de forte fréquentation. Pour ce faire, les itinéraires individuels ont été agrégés à l’intérieur d’unités spatiales (tronçons de voirie forestière) afin d’obtenir des valeurs de fréquence locale de déplacement. En croisant ces deux informations, nous obtenons ainsi une carte de l’exposition humaine aux populations de tiques.

Conclusion

En intégrant ces résultats dans un outil de géosimulation par systèmes multi-agents, développé en collaboration avec l’équipe du Pr. Bernard Moulin (Département d’Informatique Cognitive, Université Laval, Québec), diverses actions relatives à l’aménagement forestier pourront être discutées avec l’organisme gestionnaire en charge des forêts telles que, par exemple, la mise en défens de certaines zones à certaines périodes de l’année, le déplacement ou la fermeture de certains sentiers, ou encore la modification des points d'attractions des promeneurs dans la forêt. Ainsi, cette contribution vise à nourrir une réflexion sur la construction d’indicateurs d’exposition aux populations de tiques.

Remerciements

Cette recherche est le fruit d’une action soutenue par la Région Île-de-France dans le cadre d’un contrat Partenariats Institutions Citoyens Pour la Recherche et l’Innovation [PICRI] et d’une réponse à un appel à projet validée par le Conseil scientifique de la Maison des Sciences de l’Homme Paris Nord. Nous souhaitons remercier Sylvain Ducroux et Léo Castex (ONF) pour les données sur la forêt de Sénart. Un grand merci également à nos étudiants (Camille Delahaye, Dimitri Le Torrielec, Marianne Liechty, Samuel Mermet, Juliette Pinard, Aurélien Ponce) pour leur participation à la réalisation des enquêtes de fréquentation.

Références bibliographiques

Amat-Roze J.-M., 2004, « Les risques sanitaires », in Wackermann G, ed. La géographie des risques dans le monde. Paris, Ellipses.
Godard V., Méha C., Benabderrahmane M. C., 2009, « Modelling of human exposure to Lyme disease risk in a french forest landscape ». CODIGEOSIM Workshop on geosimulation and mathematical modelling for zoonotic diseases, 19-21 août 2009, York University, Toronto, Canada.
IAU, 2010, Chiffres-clés de la région Île-de-France, Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Île-de-France, 76 p.
Maresca B., 2000, La fréquentation des forêts publiques en Île-de-France, Etude réalisée dans le cadre de l’évaluation du contrat de plan Etat-Région 1994-1999 de l’Île-de-France, Paris, Credoc, 40 p.
Méha C., Godard V., Gramond D., 2010, « Forêts et santé : identification d’indicateurs spatiaux de foyers épidémiologiques. Exemple de la borréliose de Lyme en forêt de Sénart », in Des milieux aux territoires forestiers : itinéraires biogéographiques. Mélanges en l’honneur de Jean-Jacques Dubois (sous la dir. de Galochet M. et Glon E.), Artois Presses Université, Coll. géographie, 2010, p. 223-235.
Moigneu T., 2005, Gérer les forêts périurbaines, Paris, ONF, 414 p.
ONF, 2007, Révision du plan d’aménagement forestier de la forêt domaniale de Sénart (1997-2011), 64 p. + annexes. 


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